Julie
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Bonjour les zozios. Vous vous souvenez certainement de l'interview de Flavie, qui a eu lieu il y a déjà quelques temps. Cette interview vous avait beaucoup intéressée, soulevant de nombreuses questions et de nombreux avis, que ce soit dans les commentaires ou par mail. Je remercie d'ailleurs encore Flavie de s'être prêtée au jeu ! :)
Dans tous les cas, je trouvais intéressant de continuer à parler de la viande et du choix d'être végétarien : ce sujet, très vaste, ne peut se résumer à une seule interview car les motivations peuvent être très diverses et ce sujet est vraiment d'actualité. Lorsque j'ai lu cet article dans le Courier International de février, je me suis dit qu'il serait intéressant de vous le poster ici, afin de créer un dossier un peu plus fourni, un peu plus profond sur le sujet de la consommation de la viande et ce que cela engendre.
Cet article est intéressant dans le sens où il se distingue de la plupart des articles plaintifs et faussement dénonciateurs écrits sur le sujet. En effet, ici, l'auteur part d'une problématique un peu radicale, un peu caricaturale : comment serait le monde si tous les hommes devenaient végétariens ? quels seraient les impacts de cette décision ? est-ce que c'est réalisable concrètement ? 
A partir de ces questions qui peuvent laisser dans un premier temps perplexe, l'auteur envisage les différentes attitudes que nous pourrions avoir par rapport à la viande, pour finalement aboutir à un constat mitigé et réaliste de la situation du monde aujourd'hui.

Bonne lecture :)

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    En tant qu'Occidental, vous avez probablement consommé près de 100 kilos de viande au cours de l'année écoulée. Ce fut presque certainement la part la plus coûteuse de votre alimentation, notamment en termes environnementaux. Les appels à la diminution de la consommation de la viande pour sauver la planète ne cessent de se multiplier. "Less meat = less heat" ("moins de viande = moins de réchauffement'), déclarait Paul McCartney avant le sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique qui s'est tenu en décembre 2009. Le New Scientist lui-même a estimé que diminuer notre consommation de viande était une façon de réduire notre empreinte environnementale.

  Dans ce cas, ne serait-ce pas encore mieux de la supprimer totalement ? On peut être tenté de le penser, mais les choses sont-elles aussi simples ? Pour le savoir, imaginons que le monde entier décide d'éliminer la viande, le lait et les oeufs de son alimentation, et observons les effets graduels de cette décision sur l'agriculture, l'environnement et la société. Les résultats pourraient être surprenants.

Un coût environnemental énorme

    D'après l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le monde a consommé environ 280 millions de tonnes de viande, 700 millions de tonnes de lait et 1,2 milliard d'oeufs au cours de l'année 2008. Avec un coût énorme en termes d'environnement. Car toute agriculture endommage notre cadre naturel : des forêts sont rasées, des prairies labourées, de l'eau prélevée, des engrais, des pesticides et des fertilisants sont répandus, du carburant consommé. L'agriculture produit plus de gaz à effet de serre que tous les moyens de transport confondus.

  Mais c'est le secteur de l'élevage qui cause le plus de dégâts. En partie parce que la majorité du bétail est nourrie avec des céréales qui pourraient être utilisées pour nourrir les humains. Et pour un rendement faible : 10% à peine de ces aliments sont convertis en viande, lait ou oeufs.

  De fait, les animaux d'élevage consomment environ le tiers des récoltes mondiales de céréales. Le calcul paraît donc simple : une planète végétalienne n'aurait besoin que de deux tiers des terres cultivables utilisées aujourd'hui ! Mais ce n'est bien entendu qu'une partie de l'histoire : comme le lait et la viande représentent environ 15% des calories absorbées par les humains, il nous faudrait manger plus de céréales pour compenser leur perte. Si nous nous mettions tous à un régime végétalien, la surface des terres utilisées pour les cultures alimentaires diminuerait donc d'à peu près 21%, soit environ 3,4 millions de kilomètres carrés, plus ou moins la superficie de l'Inde.

  Une telle réduction aurait des conséquences énormes pour l'impact de l'agriculture sur l'environnement. D'autant que l'élevage ne fait pas qu'utiliser des ressources et des terres arables. Il est difficile de connaître les statistiques mondiales, mais aux États-Unis, en tout cas, le bétail est responsable de 55% de l'érosion des sols et de 37% de l'utilisation de pesticides. Par ailleurs, la moitié de la totalité des antibiotiques fabriqués est destinée au bétail, qui les absorbe souvent dans la nourriture quotidienne qui lui est fournie, une pratique qui provoque chez les bactéries une résistance croissante aux antibiotiques.

  Le bétail est également une source majeure de gaz à effet de serre. Le méthane produit par les micro-organismes présents dans les entrailles des ruminants - notamment les bovins et les ovins - est en effet un gaz à effet de serre puissant. Et la déforestation pour créer des pâturages, le surpâturage et l'érosion des sols qui en découle libèrent le carbone emprisonné dans la terre. Selon le rapport de la FAO publié en 2006, Livestock's Long Shadow, quand on additionne tous ces facteurs, on constate que le bétail représente 18% de la totalité des émissions de gaz à effet de serre.

  Un monde sans viande serait plus vert sous de nombreux aspects : moins de terres consacrées aux cultures, plus de forêts, et probablement plus de biodiversité; de moindres émissions de gaz à effet de serre; moins de pollution agricole; une diminution des besoins en eau douce, etc. Il est évident que, si la viande, le lait et les oeufs étaient jugés pour crime contre l'environnement, l'accusation aurait la partie belle. Et cela sans même parler de la question du bien-être animal.

  Mais n'allons pas trop vite. Si tout le monde renonçait à la viande, cela aurait aussi un coût significatif. Il est vrai qu'aujourd'hui le bétail est essentiellement nourri de céréales que les êtres humains pourraient consommer, mais le nourrir de cette façon n'est pas une obligation. Au cours de l'histoire humaine, les vaches, les moutons et les chèvres paissaient la plupart du temps sur des terres impropres aux labours, transformant de l'herbe non comestible en viande et en lait consommables par les hommes. Aujourd'hui encore, un troupeau de moutons ou de chèvres peut être la meilleure façon de faire produire de la nourriture à des terres non cultivables.

Adieu laine, cuir, fumier...

    Les porcs et les poulets, qui sont dépourvus du mécanisme digestif nécessaire pour manger de l'herbe, pourraient eux aussi se passer de grains. Ils seraient capables de survivre en mangeant les restes et tout ce qu'ils peuvent déterrer. "Autrefois, le cochon de la famille assurait les fonctions de poubelle sélective et de méthode de recyclage", rappelle Tara Garnett, directrice du Food Climate Research Network à l'université de Surrey, à Guildford, Royaume-Uni. "Vous donniez vos restes aux cochons, ils les consommaient et vous procuraient de la viande." Nourris de cette façon, les animaux domestiques apportent calories et protéines à l'alimentation humaine tout en consommant une partie des 30 à 50% de nourriture qui finit généralement à la poubelle.

    Un autre inconvénient serait la disparition des sous-produits animaux. Un monde sans viande devrait remplacer les 11 millions de tonnes de cuir et les 2 millions de tonnes de laine que l'élevage produit chaque année. De surcroît, le fumier manquerait à beaucoup d'agriculteurs, même si l'emploi d'engrais d'animaux est bien moins répandu qu'autrefois.

    Même les végétariens les plus convaincus reconnaissent que les produits laitiers ou même la viande peuvent être des atouts dans les pays pauvres. "S'il ne fait aucun doute qu'une réduction draconienne de la consommation de la viande aurait un effet environnemental positif, nous devons faire preuve de prudence avant d'affirmer que la meilleure solution serait que le monde entier se mette au végétarisme", précise Pinner. Pour le milliard de ruraux parmi les pays les plus pauvres, posséder un ou deux animaux constitue souvent le seul espoir d'arrondir un peu les revenus, et un peu de protéines animales peut faire une grosse différence par rapport à un régime insuffisamment protéiné.

    Après tout, le lait et les oeufs sont des moyens très efficaces de produire des calories animales, puisque, en quantité, ils arrivent juste derrière celles fournies par les poulets de chair issus de l'élevage industriel. Malheureusement, un système d'élevage centré uniquement sur la production d'oeufs et de lait ne fonctionne pas très bien dans la pratique.

    "Il est difficile de passer à un régime sans viande en conservant le lait, car on ne peut pas produire de lait sans produire de viande", rappelle Helmut Haberl, chercheur à l'Institut d'écologie sociale de Vienne, en Autriche. Les vaches laitières doivent mettre bas chaque année pour pouvoir continuer à produire du lait, et la moitié seulement de leur progéniture seront des femelles. Si beaucoup de végétariens voient des raisons morales de ne pas tuer et manger les veaux - ni les vaches laitières de réforme -, il n'y a sans doute aucune raison rationnelle de gaspiller une telle quantité de viande. Et il en va de même pour l'élevage des poules pondeuses.

    Par conséquent, même si un monde sans viande paraît séduisant sur le papier, il est probable que l'on trouverait toujours certains produits animaux dans un futur utopique. Et nous parlons ici de viande, pas seulement de lait et d'oeufs. Les vraies questions sont donc de savoir quelle quantité de viande nous voulons et comment nous allons la produire.

    Les réponses dépendent de la façon d'approcher la question. La plus logique serait de partir de l'hypothèse selon laquelle le monde demandera toujours plus de viande. C'est en tout cas la tendance actuelle. Dans un tel scénario, l'objectif devra être de produire le plus de viande possible au plus petit coût environnemental possible. Cela signifie moins de bovins et d'ovins paissant en liberté sur de bucoliques pâturages, et un nombre croissant d'animaux, notamment des poulets, entassés dans des élevages géants ou des enclos surpeuplés. "Si l'on ne doit conserver que certains systèmes d'élevage, je pense que l'on ne conservera que les élevages intensifs", estime Walter Falcon, économiste agricole à l'université de Stanford, en Californie.

    Cela est dû au fait que le pâturage en plein air est par nature inefficace. Les animaux brûlent de grandes quantités d'énergie en se déplaçant dans le paysage pour manger des végétaux relativement inassimilables. Ils ont un rythme de croissance inférieur aux animaux d'élevage industriel et émettent donc plus de méthane au cours de leur existence. D'après le rapport Livestock's Long Shadow, un boeuf élevé dans un pâturage américain émet 50 kilos de méthane par an, alors qu'un boeuf d'élevage industriel n'en émet que 26.

    Mais même un boeuf élevé en enclos est un producteur de viande bien moins efficace qu'un porc ou un poulet industriel. Alors que ces derniers reçoivent une nourriture essentiellement composée de grains et entrent donc en concurrence directe avec les humains sur le plan alimentaire, ils transforment efficacement leur nourriture en viande tout en ne produisant que peu de méthane, ou pas du tout. Cela permet de maintenir leur coût environnemental à un niveau faible : d'après une analyse de Bo Weidema, consultant en développement durable au sein du cabinet 2.-o LCA, basé à Aalborg, au Danemark, 1 kilo de viande de poulet industriel représente une émission de gaz à effet de serre équivalent à seulement 3,6 kg de CO2, 1 kilo de viande de porc à 11,2 kg de CO2, 1 kilo de viande de boeuf à 28,1 kg de CO2.



Passer du boeuf au poulet

    De tels élevages intensifs causent de nombreux problèmes, notamment celui de la gestion de grandes quantités de déjections. Théoriquement - et de plus en plus dans la pratique -, une grande partie de ce fumier pourrait être utilisé pour produire du biogaz et, à partir de là, de l'électricité. Si la totalité du fumier animal produit aux États-Unis était traité de cette façon, il serait possible de réduire les émissions de gaz à effet de serre d'environ 100 millions de tonnes chaque année, ce qui équivaut à 4% des émissions entraînées par la production d'électricité (Environmental Research Letters, vol 3, p. 034002). Grâce à des incitations pertinentes, les sites d'élevage industriel pourraient causer bien moins de dégâts environnementaux qu'aujourd'hui.

    Mais il existe une autre alternative : considérer le bétail comme partie intégrante de l'écosystème. Garnett envisage de redonner aux animaux leur rôle d'unités de recyclage qui mangeraient les restes et paîtraient sur des terres non propices aux cultures. "Dans ce contexte, dit-elle, les émissions de méthane par animal seraient supérieures, mais la quantité totale des émissions diminueraient en raison du moins grand nombre d'animaux"

    Moins d'animaux signifierait bien entendu moins de viande. Nul ne sait vraiment quelle serait l'ampleur de cette diminution. Mais un tel avenir exigerait un ajustement majeur dans nos préférences alimentaires. Les gens devraient manger moins de viande. Nous devrions également accepter de changer le type de viande que nous mangeons. "Vous n'obtiendrez pas de poulets gras à la poitrine développée en leur donnant vos reliefs de repas et en les laissant picorer à la recherche de vers de terre, prévient Garnett. Vous aurez des animaux décharnés."

    Les gens sont-ils vraiment prêts à ne manger qu'une ou deux fois par semaine du boeuf de plein air coûteux et de maigres poulets de basse-cour ? Il est évident que la plupart d'entre nous, aujourd'hui, n'y sont pas disposés et font passer le bas prix de la viande et son abondance avant les préoccupations écologiques. Mais un changement de comportement s'amorce. Vu la déforestation, l'érosion des sols, la pollution des eaux et les émissions de gaz à effet de serre que l'on connaîtra si la production mondiale de viande continue à augmenter au rythme actuel, certains réduisent déjà leur consommation. Mais la tendance lourde semble être, à l'évidence, de consommer moins de viande, et non de cesser complètement d'en manger.

Article de Bob Holmes, paru dans le Courier International  n° 1059 (du 17 au 23 février 2011) pages 24-25


  Plus d'infos sur ce numéro ici

1 Response
  1. nikkos Says:

    Article très intéressant, merci. Je reviendrai ;-)


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A la pêche aux idées farfelues... !